
Le Festival du Cinéma Américain de Deauville a cette capacité singulière de faire dialoguer toutes les époques du cinéma. En décernant cette année son prix du Nouvel Hollywood à Zoey Deutch, il saluait une actrice qui, de film en film, construit une carrière à la fois exigeante et populaire. Quelques heures plus tard, le public découvrait en avant-première Nouvelle Vague, le nouveau long métrage de Richard Linklater, dans lequel elle prête ses traits à Jean Seberg.

Synopsis : Ceci est l’histoire de Godard tournant « À bout de souffle », racontée dans le style et l’esprit de Godard tournant « À bout de souffle ».
Il fallait une certaine témérité pour s'aventurer sur un terrain aussi sacré. Revenir sur la naissance d'À bout de souffle, c'est toucher à l'un des instants fondateurs du cinéma moderne, à une œuvre dont chaque image semble appartenir autant à l'histoire qu'à la légende. Richard Linklater évite pourtant l'écueil de la commémoration solennelle. Plutôt que de figer ces figures mythiques dans le marbre, il leur restitue leur jeunesse, leurs doutes, leur insouciance et leur incroyable liberté créatrice.
Le pari est d'autant plus audacieux que le réalisateur américain ne cherche jamais à expliquer Jean-Luc Godard ni à dresser son portrait psychologique. Son personnage demeure volontairement insaisissable, traversant le récit comme une force en mouvement davantage qu'un homme que l'on pourrait entièrement comprendre. Cette distance est moins une faiblesse qu'un choix de mise en scène : ce qui intéresse Linklater n'est pas tant le mystère de Godard que l'énergie collective qui permit à une poignée de jeunes artistes de réinventer le langage cinématographique.
Le dispositif adopté est particulièrement stimulant. Le noir et blanc, le format de l'image, les mouvements de caméra, le rythme du montage ou encore les ruptures de ton évoquent constamment l'univers de la Nouvelle Vague sans jamais donner l'impression d'un simple exercice d'imitation. Le film emprunte certaines de ses libertés formelles pour mieux retrouver l'esprit d'invention qui animait cette génération. Il ne copie pas une esthétique : il tente d'en retrouver l'élan.
Cette vitalité irrigue chaque séquence. Les discussions passionnées sur le cinéma, les tournages improvisés dans les rues de Paris, les contraintes budgétaires transformées en opportunités créatives rappellent combien certaines révolutions artistiques naissent moins de moyens considérables que d'une confiance absolue dans le pouvoir des idées.
Le casting participe largement à cette réussite. Guillaume Marbeck compose un Jean-Luc Godard étonnamment crédible sans tomber dans la caricature. Derrière les célèbres lunettes noires affleure constamment une intelligence en ébullition, parfois déroutante, souvent fascinante. Aubry Dullin restitue toute la décontraction de Jean-Paul Belmondo, tandis qu'Adrien Rouyard campe un François Truffaut dont la bienveillance contraste avec le tempérament plus radical de Godard.
Mais c'est sans doute Zoey Deutch qui apporte au film son émotion la plus délicate. Son interprétation de Jean Seberg échappe à toute imitation mécanique. Elle retrouve la douceur, la modernité et la fragilité de l'actrice américaine avec une grâce qui rend parfaitement justice à cette icône du cinéma français. Quelques heures après avoir reçu le prix du Nouvel Hollywood à Deauville, sa prestation prenait une résonance toute particulière, comme si un pont invisible reliait les nouvelles figures du cinéma américain à celles qui, quelques décennies plus tôt, avaient participé à en écrire une page essentielle.
Si certains spectateurs auraient peut-être souhaité un regard plus irrévérencieux ou davantage de zones d'ombre, Richard Linklater privilégie manifestement un autre chemin : celui de la transmission. Son film rappelle avec simplicité que les œuvres majeures naissent souvent d'expériences collectives, d'intuitions fragiles, d'accidents heureux et d'un enthousiasme presque enfantin. Sans jamais céder au didactisme, il donne envie de revoir À bout de souffle, mais aussi de découvrir ceux qui l'ont précédé ou suivi.
Rarement un film consacré à l'histoire du cinéma aura donné une telle impression de proximité avec ceux qui l'ont écrite. Les monuments redeviennent des jeunes gens qui cherchent, doutent, improvisent et inventent sans mesurer encore qu'ils sont en train de bouleverser durablement le septième art. C'est sans doute la plus belle réussite de Richard Linklater : rappeler qu'avant d'entrer dans les livres d'histoire, les légendes furent simplement des artistes animés par une irrépressible envie de créer.
Sortie en salles le 8 octobre 2025.