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COMPETITION OFFICIELLE (FESTIVAL CINEMA AMERICAIN)

  • 51e Festival du Cinéma Américain de Deauville (compétition) - Critique de THE CHRONOLOGY OF WATER de Kristen Stewart

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    Cette année, deux actrices présentaient leur premier long métrage en compétition au Festival du Cinéma Américain de Deauville : Kristen Stewart avec The Chronology of Water et Scarlett Johansson avec Eleanor the Great. Deux propositions que tout oppose dans leur forme, mais qui se rejoignent dans leur désir de faire émerger des blessures longtemps condamnées au silence. Là où Scarlett Johansson choisit l'épure et la douceur, Kristen Stewart emprunte un chemin autrement plus accidenté, où chaque image semble porter la trace d'un combat intérieur.

    Synopsis : Ayant grandi dans un environnement ravagé par la violence et l’alcool, la jeune Lidia peine à trouver sa voie. Elle parvient à fuir sa famille et entre à l’université, où elle trouve refuge dans la littérature. Peu à peu, les mots lui offrent une liberté inattendue…

    Adapté de l'œuvre autobiographique de Lidia Yuknavitch, le film refuse toute progression linéaire. Il épouse les mouvements de la mémoire, avec ses surgissements, ses fractures, ses retours en arrière et ses zones d'ombre. Kristen Stewart ne raconte pas un traumatisme : elle tente d'en retrouver les secousses, les éclats, les déformations. Son cinéma épouse ainsi les mécanismes d'un esprit qui cherche moins à se souvenir qu'à survivre.

    Cette approche donne naissance à une mise en scène profondément sensorielle. Les images semblent parfois se heurter les unes aux autres, le montage avance par associations, les sons débordent le cadre, comme si le film cherchait moins à illustrer une histoire qu'à faire ressentir ce qui échappe aux mots. Cette liberté formelle pourra désarçonner. Elle possède pourtant sa propre nécessité.

    Car The Chronology of Water parle avant tout de la création. De cette faculté qu'ont les livres, l'écriture et l'imagination de transformer ce qui détruit en une matière vivante. Une phrase résonne comme un manifeste : « Disparaître dans l'imagination. » Elle éclaire tout le film. Disparaître pour pouvoir enfin se reconstruire. Se perdre dans les mots afin de retrouver une voix que la violence avait confisquée.

    Cette volonté d'aller jusqu'au bout de son geste artistique donne parfois au film un caractère excessif. Kristen Stewart préfère manifestement le débordement au contrôle, l'intuition à la démonstration. Tout n'atteint pas la même intensité, certaines séquences auraient gagné à davantage de respiration, mais cette absence de compromis fait aussi la singularité de son premier long métrage. On y sent une cinéaste qui cherche déjà son propre langage plutôt qu'une réalisatrice soucieuse de rassurer son public.

    Face à cette matière brûlante, Imogen Poots livre une interprétation d'une remarquable générosité. Son visage devient le lieu où se déposent les blessures invisibles, les élans de révolte, les instants d'abandon comme les timides renaissances. Elle traverse le film avec une implication qui ne relève jamais de la performance démonstrative mais d'un engagement total.

    Lors de la rencontre organisée avec les spectateurs de Deauville après la projection, Kristen Stewart évoquait Andreï Tarkovski parmi les cinéastes qui l'ont nourrie, avant d'ajouter que les films devaient « nous aider à nous comprendre nous-mêmes ». Cette phrase résume sans doute le mieux son ambition. The Chronology of Water ne prétend pas apporter des réponses. Il ouvre un espace où les blessures peuvent enfin être regardées autrement.

    Âpre, parfois déroutant, souvent d'une beauté saisissante, ce premier film annonce surtout la naissance d'une véritable voix de cinéaste. Une voix encore indocile, parfois débordante, mais déjà profondément singulière. Et c'est peut-être là sa plus grande réussite : rappeler que le cinéma, comme la littérature, peut offrir un refuge lorsque les mots du quotidien ne suffisent plus à dire l'indicible.

     

  • 51e Festival du Cinéma Américain de Deauville (compétition) - Critique de THE END de Joshua Oppenheimer

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    Voir derrière les images. N'avez-vous pas remarqué qu'il en va des films comme des êtres humains ? Les plus intéressants sont ceux qui ne se contentent pas des apparences. Qui débusquent les failles, et tentent de les comprendre. Derrière le sourire. Derrière l'image lisse. Lisse comme semble l'être le cadre dans lequel évolue la famille de The End,  premier long métrage de fiction de Joshua Oppenheimer déjà multiprimé pour ses précédentes œuvres (documentaire et docu-fiction). Il ne serait pas étonnant que ce film soit lauréat du Grand Prix. 
     
    "Vingt-cinq ans après qu’une catastrophe écologique a rendu la Terre inhabitable, Mère, Père et Fils vivent reclus dans leur luxueux bunker. Pour garder espoir et préserver une illusion de normalité, ils s’accrochent aux rituels du quotidien – jusqu’à l’arrivée de Fille, une inconnue qui bouleverse leur routine bien rodée. À mesure que les tensions montent, leur existence en apparence idyllique commence à s’effondrer." 
     
    Tableaux de maître. Intérieur luxueux. Mais pas de fenêtres. Et quelques dissonances et étrangetés nous font rapidement comprendre que ce décor aseptisé dissimule une terrible réalité. Le vernis va rapidement se craqueler et les égoïsmes meurtriers de chacun vont se révéler.
     
    Nous ne pouvons nous empêcher de penser que cette "fable" écologiste pourrait être prémonitoire.
     
    Les intermèdes musicaux apportent des notes trompeusement enchanteresses, dévoilant les états d'âme avec une gaieté illusoire.
     
    Je vous parlerai longuement de ce film à la fois magique et terrifiant. Qui nous fait frissonner de jubilation et d'effroi.
     
    La durée (2h29) a découragé quelques spectateurs qui ont quitté la salle en cours de route. Ce voyage déroutant et fascinant vaut pourtant le détour...
     
    Décidément, cette édition est placée sous le signe d'Hitchcock avec Vertigo maintes fois cité dans l'énigmatique et envoûtant After this death de Lucio Castro. Le temps me manque pour vous en parler comme il se doit. J'y reviendrai.
  • 51e Festival du Cinéma Américain de Deauville (compétition) - Critique de ELEONOR THE GREAT de Scarlett Johansson

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    Ce film fut présenté en sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2025 et en compétition de ce Festival du Cinéma Américain de Deauville 2025 dans le cadre duquel je l’ai découvert. 

    Deux actrices présentaient ainsi leur premier long-métrage en compétition à Deauville cette année : Kristen Stewart (The Chronology of water) et Scarlett Johansson. Ces deux films, certes très différents, l’un étant aussi visuellement inventif que l’autre est policé, évoquent cependant tous deux le poids de chagrins (là aussi très dissemblables) condamnés au silence.

    Dans Eleanor The Great, Eleanor va être victime de son imagination qui, dans un premier temps, va en effet l’aider à endormir sa souffrance.

    Si Eleanor The Great est le premier long-métrage réalisé par la comédienne Scarlett Johansson, elle avait déjà réalisé un court-métrage, These vagabond shoes (2009), dans lequel elle jouait également.

    Si son film est une fiction, elle l’a cependant dédié à sa grand-mère, Dorothy Sloan.

    Eleanor Morgenstein (formidable June Squibb) est une femme de 94 ans pleine de vivacité. Après une perte bouleversante, elle raconte une histoire qui prend un tournant dangereux…

    Espiègle et joviale, Eleanor attire d’emblée notre empathie. Cela commence dans une chambre d’un appartement en Floride, bercée par la douce lumière du jour levant. Là où Eleanor partage son quotidien avec son amie Bessie avec qui elle entretient une relation tendre et complice depuis la mort de son mari, onze ans plus tôt. Les journées s’écoulent avec sérénité. Mais quand Bessie meurt à son tour, pour la première fois depuis onze ans, la nonagénaire se retrouve seule et démunie face à sa solitude. Elle prend alors la décision de quitter la Floride pour rejoindre sa fille et son petit-fils à New-York. Sa fille, qui ne sait que faire de cette présence encombrante, lui recommande de s’inscrire à une chorale d’un centre communautaire juif. Là, Eleanor se trompe de salle, et se retrouve au milieu d’un groupe de soutien pour rescapés de l’Holocauste dans lequel chacun raconte son histoire. Quand on demande à Eleanor (dont on a auparavant découvert le fort potentiel d’affabulatrice) de se présenter et de raconter la sienne, elle reprend alors celle de son amie Bessie dont la famille fut déportée, et se fait passer pour une survivante de la Shoah. Son histoire bouleverse Nina (Erin Kellyman), une étudiante en journalisme et fille d’un présentateur star. Elle propose à Eleanor de se confier à elle pour qu’elle écrive un article sur cette histoire. Eleanor finit par accepter. La jeune fille ayant aussi perdu sa mère, un lien inattendu se noue entre les deux femmes malgré les décennies qui les séparent, toutes deux étant éprouvées par un deuil et forcées de vivre leur peine en silence face au déni de l’entourage. Que l’on ait 20 ans ou 94 ans, le deuil demeure tabou, et une épreuve…

    Le film a été tourné à New York, sur l’île de Coney Island.  Scarlett Johansson a fait appel à des rescapés de la Shoah (rencontrés grâce au soutien de la Fondation pour la mémoire de la Shoah et d’autres organisations) pour interpréter les membres du groupe de parole. Elle désirait que son film soit aussi un hommage aux rescapés de la Shoah qui avaient refait leur vie en Amérique après avoir appris, en 2020 seulement, que son arrière-grand-oncle, Mosze Szlamberg, et sa famille avaient péri dans le ghetto de Varsovie.

    Comment supporter l’absence ? Que ne ferait-on pas pour surmonter la solitude ? Comment continuer à vivre quand des blessures ineffables vous rongent ? Si le mensonge d’Eleanor est particulièrement immoral et condamnable, pouvons-nous vraiment la blâmer alors qu’elle souhaitait sans doute avant tout au début faire revivre son amie plus que s’approprier son histoire ? La délicatesse de l’écriture et la tendresse du regard que la réalisatrice porte sur son personnage mythomane fait en sorte que le récit se maintient toujours sur le fil, avec justesse et pudeur. Eleanor a avant tout envie de faire résonner l’histoire de son amie qui n’a jamais pu transmettre son récit. C’est aussi une manière de la faire revivre et exister à travers elle. Si notre raison la désapprouve, elle ne perd jamais notre empathie, alors qu’elle s’enferme pourtant de plus en plus dans son mensonge. Elle est avant tout dévastée par le chagrin. La réalisatrice ne la condamne pas mais brosse au contraire le portrait bouleversant d’une nonagénaire qui est une femme qui souffre et dont la douleur est inaudible et qui vibre de nouveau au contact de cette jeune femme qui la comprend et partage une peine similaire. Scarlett Johansson donne à voir un visage inhabituel, celui d’une femme de 94 ans, et en fait une héroïne attachante à laquelle nous nous identifions. Avec cette audace derrière une réalisation convenue (audace du sujet délicat, audace de choisir une héroïne de cet âge), Scarlett Johansson réalise un film courageux qui est le portrait d’une solitude universelle, avant tout. De cet éclat qui illumine le visage quand elle trouve un écho.

    Les dialogues savoureux du scénario signé Tory Kamen (qui s’est inspirée de sa propre histoire familiale) et les images de la directrice de la photographie française Hélène Louvart contribuent aussi à la délicatesse de ce portrait. De même que la musique de Dustin O’Halloran, douce, mélancolique, avec quelques notes de folie, dominée par le piano, qui accompagne ce regard empathique portée sur Eleanor. Quelques standards viennent compléter la bande originale, standards du jazz comme Is you is or is you ain't my baby de Louis Jordan. La longue liste de musiques inclut également des tubes pop des années 90 comme Save the best for last de Vanessa Williams.

    Le film, éloge de l’empathie et de l’amitié à tout âge, d’une grande simplicité qui sied au sujet, lumineux aussi, touche en plein cœur, en nous parlant de deuil, de chagrin, d’amitié, d’amour et de solitude, et nous fait habilement passer du rire aux larmes. Un film poignant, intense, drôle et tendre, pudique, sur les douleurs indicibles et le pardon, écrite et filmée avec beaucoup de délicatesse, qui nous donne envie de traverser l’écran pour prendre Eleanor dans nos bras, et lui dire que tout ira bien, que nous la comprenons, et que Bessie lui pardonne.

    « Il faut parler des choses qui nous rendent tristes. » « J'avais peur d'admettre que j'ai le cœur brisé ». Ces deux phrases extraites du film illustrent ainsi le « tabou du chagrin ». Il y a parfois des mots, des personnages et des images qui vous donnent envie de respirer plus que jamais le parfum du présent et de savourer la beauté incendiaire de ce qui vous environne, à Deauville en l’occurrence. C’est déjà une excellente raison d’aller voir ce film, non ?

  • Critique de LA COCINA (The Grill) de Alonso Ruizpalacios- Prix Barrière du 50ème Festival du Cinéma Américain de Deauville

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    Ce soir, La Cocina a obtenu le Prix Barrière de ce 50ème Festival du Cinéma Américain de Deauville, l’occasion de vous parler à nouveau plus longuement d’un de mes coups de cœur de cette 50ème édition. La Cocina (The Grill) est une adaptation de la pièce de théâtre The Kitchen d’Arnold Wesker, de 1957.

    Cela commence ainsi : New York apparaît, proche et lointaine, à travers la vitre carrée d’un ferry. Un oiseau s’envole : la liberté n’est pas loin non plus, mais semble inaccessible. La musique est lyrique et emphatique. S’affichent ensuite ces mots de Henry David Thoreau :

    « Réfléchissons à la manière dont nous menons notre vie. Ce monde est un lieu d’affaires. Quelle agitation incessante. Presque chaque nuit je suis réveillé par le halètement des locomotives. Qui interrompent mes rêves. »

    Le ton est donné. Nous voilà partis pour 2H16 en noir et blanc, au format carré, direction une cuisine dans laquelle cela ne tourne pas rond…

    Une jeune hispanique se fraie un chemin jusqu’à la 49ème. Là, elle entre par la petite porte, à l’arrière du restaurant The Grill.  Sur son chemin un homme ironise sur le nom de l’endroit « Times Square » qui n’« est pas carré ». La jeune femme ne parle pas un mot d’anglais, n’a pas vraiment rendez-vous, mais arrive à se faire embaucher.

    C’est le coup de feu dans la cuisine du Grill, restaurant très animé de Manhattan. Cela grouille et crie de partout. Pedro (Raúl Briones), cuisinier rebelle, tente de séduire Julia (Rooney Mara), l'une des serveuses. Mais quand le patron découvre que 800 dollars ont été volés dans la caisse, tout le monde devient suspect et le service dégénère.

    La cuisine brasse de nombreuses nationalités, d’ailleurs chacun s’interpelle ainsi, par sa nationalité. C’est le melting pot américain dans un microcosme. S’y côtoient ( et s’y heurtent, surtout) les nationalités marocaine, colombienne, mexicaine…

    Les plans sont soignés, singuliers, marquants comme ces homards qui tombent devant une étrange statue de la liberté. La cuisine est filmée amoureusement. C’est pourtant la guerre dans les coursives. La cuisine est inondée. Le navire de guerre prend l’eau mais le rythme ne faiblit pas. Travailler là est une question de vie ou de mort pour avoir ses papiers, continuer à vivre aux Etats-Unis. Les guerriers chutent et se relèvent.  Parfois une lumière verte ou bleue vient briser le noir et blanc, et apporter une note de rêve et une respiration : le véritable "american dream" peut-être.

    La cuisine devient un théâtre dans lequel on passe d’une intrigue à une autre avec maestria.  C’est bruyant, vivant, virevoltant, glissant, harassant, étouffant. Les employés s’en échappent pour quelques pauses cigarettes ou pour apporter les plats dans l’atmosphère beaucoup plus ouatée du restaurant. On pense au beaucoup plus classique mais non moins magistral Garçon de Claude Sautet dans lequel là aussi le service a lieu en un ballet vertigineux. La ressemblance s’arrête là.

    Tout est hiérarchisé, à en devenir fou. On sent que cela va exploser. Il n’y a pas une seconde de répit. Le format carré du cadre enferme les personnages (magnifique image de Juan Pablo Ramírez). Le boîtier par lequel arrivent les commandes des clients ne s’interrompt jamais. La pression est constante entre le service à mener, les altercations violentes entre employés, les interrogatoires liés au vol, et pour une des employés son rendez-vous à la clinique pour avortement… Elle est incarnée la trop rare Rooney Mara (Carol). La musique originale est signée Tomas Barreio.

    La mise en scène d’une grande élégance, les sons travaillés et dissonants, les plans séquences étourdissants, tout est là pour signifier l’explosion qui guette. Raúl Briones incarne toute la colère, toute la rage, toute la folie qui finissent par éclater et tout dévaster, et arrêter enfin la course insensée.

    Quand tout s’arrête dans une grande envolée surréaliste…on retient son souffle, avant d’emporter avec soi celui de ce film. Du grand art.

  • Festival du Cinéma Américain de Deauville 2024 - Compétition officielle - Critique de DADDIO de Christy Hall

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    Deuxième film en compétition de ce vendredi 13 septembre, Daddio (dont le titre éclaire les ombres du personnage féminin) est aussi le premier film en tant que réalisatrice de la Christy Hall.

    L’action débute à l’aéroport JFK de New York où, un soir débarque une jeune femme (Dakota Johnson). Elle monte à l’arrière d’un taxi. Tandis que le chauffeur (Sean Penn) démarre sa voiture en direction de Manhattan, ces deux êtres que rien ne destinait à se rencontrer entament une conversation des plus inattendues…

    Daddio devait à l’origine être une pièce de théâtre. La réalisatrice n’a finalement conservé que l’unité de lieu, le taxi, pour écrire un film. Alors que défile New York de l’autre côté de la vitre, c’est aussi les vies des deux protagonistes qui défilent dans l’habitacle, à travers leurs récits. Dans ce lieu intimiste et clos, les âmes se mettent rapidement à nu. Entre l’aéroport JFK et le quartier de Hell’s Kitchen où se rend la jeune femme, c’est la vie du chauffeur et celle de la passagère qui se dévoilent.

    Quand elle arrive dans le taxi, elle se remaquille, enlève son foulard. On ne voit d’abord par le chauffeur. Elle semble stressée, se ronge les ongles. Une musique énigmatique l’accompagne, presque inquiétante. Puis, enfin, elle regarde vers le chauffeur, ses mains qui tapotent le volant. Il parle enfin pour lui dire qu’elle est sa dernière course de la nuit.

    La conversation devient rapidement très personnelle. Les questions du chauffeur se font bientôt intrusive, ses propos graveleux parfois. La passagère ne s’en offusque pas et, au contraire, se confie. La musique instaure une étrangeté, un doute sur les intentions du chauffeur surtout que la passagère raconte que sa demi-sœur la ligotait pour voir si aurait été capable de s’échapper si elle avait été ligotée.

    Mais peu à peu l’un et l’autre se révèlent moins futiles que ce qu’ils auraient pu sembler être. Leurs solitudes se font écho. Et une main tendue et un prénom échangé au dénouement font surgir l’émotion jusque-là contenue.

    Le caractère palpitant de ce voyage doit beaucoup aux performances intenses de Dakota Johnson et Sean Penn mais aussi à l’inventivité de la réalisation qui, malgré l’unité de lieu, place toujours sa caméra de manière judicieuse, pour signifier ou exacerber un rapprochement, un éloignement, un mensonge, une vérité, une émotion. Le taxi se transforme en divan de psychologue pour l’un comme pour l’autre. La complicité émerge pendant ce moment hors du temps mais aussi les fêlures de l'un et de l'autre

    Un huis-clos passionnant, porté ses deux acteurs, magistraux, par la musique tantôt inquiétante, tantôt rassurante de Dickon Hinchliffe, par la réalisation inspirée, et par la photographie crépusculaire du directeur de la photographie Phedon Papamichael.

  • Festival du Cinéma Américain de Deauville 2024 - Critique de SING SING de Grégoire Kwedar

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    Avec Sing Sing, les projections des films en compétition de ce 50ème Festival du Cinéma Américain de Deauville débutent judicieusement avec une ode à l’art et sa puissance salvatrice.

    Incarcéré à la prison de Sing Sing pour un crime qu’il n’a pas commis, Divine G (Colman Domingo) se consacre corps et âme à l’atelier théâtre réservé aux détenus. À la surprise générale, l’un des caïds du pénitencier, Divine Eye (Clarence Maclin) se présente aux auditions…

    Ce long-métrage est inspiré de l’histoire vraie d’un détenu incarcéré à la prison de Sing Sing pour un crime qu’il n’a pas commis et qui s’investit dans un atelier de théâtre. La majeure partie des comédiens sont aussi des anciens prisonniers ayant participé à cet atelier comme Clarence Maclin, surnommé "Divine Eye".

    La photographie de Pat Scola met en lumière les lueurs d’espoir malgré les doutes, la mort, les humiliations, les regrets, les blessures, tout ce que la caméra capte au plus près des visages et des regards, sans misérabilisme. Pat Scola a tourné caméra à l’épaule des scènes improvisées au plus près des acteurs, de leurs émotions, ce qui renforce l’impression de documentaire et de vérité.

    L’art (en l’occurrence le théâtre) révèle tout son pouvoir : celui de l’évasion par la force des mots et de l’imaginaire.

    Un film poignant qui regorge d’espoir, d’humanisme, un feel-good movie jamais mièvre mais toujours intense, porté par un Colman Domingo particulièrement impressionnant de nuances et de justesse. Le seul moyen de s'échapper pour ces prisonniers est la pensée dont le film rappelle à quel point c’est sans doute la plus grande des forces, et le plus beau moyen d’élévation. Ajoutez à cela l’ombre de Shakespeare et vous obtiendrez un petit bijou du cinéma indépendant à l'issue duquel le vent de la liberté qui nous effleure et le pouvoir de l'exercer ne n'ont jamais semblé aussi  précieux.